Ann Kreilkamp – astrologue américaine
Site : http://www.celestialnavigations.net
(en anglais bien sûr, mais pour moi une jolie découverte que ce site d’Ann Kreilkamp, en page d’accueil duquel on peut lire : Ce site s’adresse à tous ceux qui, sachant que notre espèce est en voie d’extinction et que le processus ne s’inverse pas, devraient chercher à transformer la connaissance en sagesse, l’hostilité en harmonie et la violence en compassion).
LUDWIG WITTGENSTEIN, DANE RUDHYAR ET MOI
Comme beaucoup d’autres, je me suis convertie à l’astrologie et comme eux, je suis entrée dans ce monde sacré par la porte que Dane Rudhyar a ouverte. Jusque-là, je ne connaissais les Signes que par les horoscopes dans les journaux, je n’avais eu accès qu’à des manuels d’astrologie décrivant ce qu’est une planète, un Signe, une Maison, un aspect et la signification de leurs innombrables combinaisons possibles, je ne connaissais que des astrologues victoriens fatalistes ou des vieilles dames qui faisaient de la divination dans les boules de cristal et je n’imaginais pas vraiment être capable de supporter la mort et la renaissance douloureuse et vivifiante de la psyché, nécessaire pour entrer pleinement dans le royaume de l’astrologie.
Mon histoire, comme beaucoup d’autres histoires, est longue et compliquée. Le processus de mort fut long et douloureux – même s’il n’est pas complètement terminé et que chaque jour, j’ai la surprise de devoir encore « mourir » à des traces de ma psyché encore reliées à mon passé. Quant à la renaissance, c’est un processus qui est encore en cours, une spirale sans fin qui revient sans cesse à son origine. Ca m’a pris du temps pour comprendre que mon processus interne est de type évolutif – et pas seulement cyclique, c’est-à-dire un retour éternel à la même chose – ce qui veut dire que je suis capable de supporter l’intensité montante de la douleur et du plaisir mélangés, tout en me détachant des deux de plus en plus.
J’ai découvert Rudhyar – et l’astrologie – en 1973, au début de mon deuxième cycle de Saturne. Pendant le premier cycle (Saturne en Gémeaux) je ne faisais que tenter de m’accorder à la culture dans laquelle je vivais et à sa bonne vieille philosophie – et je n’y arrivais pas. En même temps, j’essayais aussi de trouver la vérité de la réalité de la vie. Cependant, avant la fin de ce cycle, j’ai compris que j’avais eu les yeux bandés tout au long de ma vie, alors j’ai pu trouver le courage d’enlever ce bandeau et de le jeter. Et mon histoire est l’illustration typique de cette ancienne phrase : « L’ontologie résume la phylogénie ». Dans mon propre processus d’évolution, j’ai résumé l’histoire de l’esprit occidental depuis le début de la révolution scientifique – et puis, merci à Rudhyar, j’ai bondi au-delà.
Depuis toujours j’ai été chercheuse, avide de Vérité (Soleil et Ascendant Sagittaire). J’étais aussi têtue, obstinée, m’accrochant le plus longtemps possible à toute version de la « vérité » (Lune en Taureau) qui semblait me convenir. Et c’est juste avant les premières années de ma vingtaine que j’ai lâché le Catholicisme Romain de mon enfance – et que j’ai eu besoin aussi de le remplacer immédiatement. Le seul candidat possible à la Vérité dans le monde de mon expérience limitée ne fut pas religieux mais séculier : ce fut la science. Je me suis tournée vers la science comme substitut à la religion. Je voulais trouver la vérité dans la science, La Vérité dans la science. Je voulais voir la Science comme Dieu, la Science comme Certitude, comme la seule voie possible pour ancrer mes pieds en terre (Mercure et Vénus en Capricorne, Saturne et Uranus en Gémeaux). Depuis mon échec avec la religion, j’avais besoin que la science soit pour moi une nouvelle couverture de sécurité. Je souhaitais l’enrouler autour de moi pour qu’elle me tienne à l’abri du vide.
J’étais donc dans cet état d’esprit inconscient en 1966, quand, à 23 ans, je suis entrée dans un cursus de doctorat sur la philosophie de la science à l’Université de Boston. Je souhaitais trouver la Certitude dans la Connaissance. En cela, j’étais différente des autres étudiants, car la plupart d’entre eux semblaient satisfaits de discuter de détails, de tout et de rien. Je me sentais très seule dans cette université et vraiment agacée que les autres ne soient pas aussi motivés que moi. Alors je suis entrée en moi et je me suis demandé ce qui n’allait pas chez moi. Pourquoi je ne pouvais pas prendre les questions philosophiques à la légère ? Pourquoi je ne pouvais pas m’amuser avec les autres étudiants ? Pourquoi ne pas me contenter de les impressionner avec mes questionnements ?
Le temps passant et les années aussi, j’ai pris conscience de ce qui ressemblait à une vision extraordinaire, quelque chose qui, je le crains - même maintenant - n’est perceptible que par très peu de personnes qui se questionnent sur elles-mêmes comme je l’ai fait à l’époque ; ma recherche de certitude intellectuelle ne faisait que cacher ce dont j’avais réellement besoin : de sécurité émotionnelle. Cette vision, cette perception, était profonde. Et elle a retourné mon monde de fond en comble. Ce qui avait été retenu à l’arrière-plan poussait inexorablement pour venir au premier plan. La structure de la connaissance et la façon dont elle s’ancrait en moi n’était plus linéaire : j’apprenais à « lire entre les lignes » de la linéarité, à sentir la présence des espaces entre les lignes, espaces dont d’autres soit ignoraient, soit assumaient a priori qu’ils soient ancrés là. À la limite, je ne savais même pas s’ils en avaient connaissance et même conscience : jusqu’à quel point étaient-ils conscients de leurs postulats ?
Alors, je me suis sentie encore plus seule. Pas seulement parce que je n’avais personne à qui en parler, mais parce rien ne m’aidait à mettre en mots mes questions. Mes questions étaient pré-linguistiques ; elles existaient dans une zone limite nébuleuse, là où la pensée et le langage se dissolvent dans les abysses de l’inconscient. J’apprenais à comprendre l’édifice de la connaissance tout entier et ses nécessités en tant qu’objet linguistique, lui-même situé au-delà de l’espace culturel. Je voyais la structure de cet objet, je voyais comment il était suspendu, plutôt qu’ancré. J’apprenais que le fait que quelque chose soit ancré ne lui donne pas pour autant de signification, que tout ce que nous pensons savoir n’est qu’une particule de poussière flottant dans l’espace infini.
Mais j’allais au-delà de moi. En fait, arrivée à ce point je ne souhaitais pas encore reconnaître cette façon de comprendre la connaissance. Plutôt, depuis que j’avais senti le sol se dérober sous mes pas, j’essayais juste désespérément d’éviter la chute libre dans le vide qui venait de s’ouvrir – au sens que nous connaissons tous parfaitement, celui que nous appelons « souffler sur le plexus solaire », c’est-à-dire ce moment où une sorte de goutte d’émotion s’enfonce dans l’estomac et multiplie par deux la souffrance émotionnelle. Je commençais à comprendre les problèmes philosophiques d’un point de vue psychologique et subjectif. Ce que les philosophes académiques appelaient « le problème corps/esprit » était devenu personnel ; c’était devenu « mon » problème. Je savais que c’était mon problème et je savais que ce problème était sérieux : je savais que je l’avais, mais en même temps, je ne me permettais pas de le ressentir réellement.
Dans la philosophie académique de cette époque, il y existait un espace où l’esprit et le corps étaient supposés se rencontrer. En jargon académique, on nomme cet endroit « sensation (perception) », qui se réfère en fait à ce qu’on pourrait appeler la « donnée toute crue » de l’expérience corporelle. La Vérité m’intéressait pour approcher ne serait-ce que le premier palier de l’échelle menant à cette Vérité, et pour faire ça, on était supposé aller à la source un peu blessante de la perception de « donnée toute crue ». La seule autre alternative semblait être celle de Descartes, qui postulait l’existence d’ « idées innées (de naissance) » qui, disait-il, ne pouvaient être Vraies que parce que « Dieu était parfait, et Dieu ne me mentirait pas ». Ce raisonnement peut paraître suranné à nos oreilles, mais l’est-il vraiment ? Les astrologues et autres gens « new age » parlent régulièrement de choses similaires – habituellement des Uraniens – d’idées qui sont dans l’air et frappent ceux qui sont réceptifs et qui savent, intuitivement, qu’elles sont vraies. Mais des Idées Innées, ou l’Intuition, comme source de Vérité, Vérité scientifique ?
Mon mentor était un logicien positiviste pur et dur. Avec une majorité d’universitaires de l’époque (et même encore de maintenant), il croyait aussi que la source de la « vérité » se trouvait dans la sensation, ou dans une « donnée signifiante », c’est-à-dire ce qui est sensé être identifiable et définissable par les parcelles et les morceaux de goût, de toucher, de vision, d’odeur et d’écoute qui constituent le monde de l’expérience humaine. Pourtant, mon professeur n’était pas ordinaire. Il savait que toute soi-disant vérité que nous nous arrangeons pour extraire de données par ailleurs signifiantes ne pouvait être que triviale, peu digne d’intérêt. Tout ça il le savait, il savait que faire cela ne valait rien, mais il savait aussi qu’on ne pouvait pas en sortir et que ça ne menait à rien. Il était dans une impasse. En fait, quand on utilise la distinction entre cerveau droit et cerveau gauche, on se rend compte que pour lui, il n’y avait que le cerveau gauche qui existait. Un cerveau gauche sans cerveau droit ne produit que des parcelles de données vides de sens. C’est pourquoi pour lui, la vie était vide de sens. Mon mentor était un personnage tragique, qui croyait à des choses sans signification, qui le savait et qui haïssait de le savoir. Il aurait mieux fait de se mettre à chercher la Vérité, lui aussi. Mais il ne pouvait pas. Sa méthodologie ne le lui aurait pas permis.
Pour moi, il représentait les murs d’une cage contre laquelle je me cognais la tête. C’était mon destin de le rencontrer : son cynisme représentait ce que j’étais moi-même capable de rechercher, quitte à y rester coincée. Et c’est une sorte de vision qui lui a fait me dire, peu après notre rencontre, en mots qui, par contre, jaillissaient directement de son cerveau droit – même s’il ne les a jamais reconnus par la suite : « Tu dois aller plus loin que moi. Tu dois monter sur mes épaules. » Ce fut notre première confrontation directe. J’étais terrorisée et en plus à ce moment-là, il était physiquement très proche de moi. En fait, s’il m’avait demandé si je voulais être comme lui, je lui aurais répondu que oui, pleine d’adoration que j’étais pour lui à l’époque. Et il m’aurait crié que j’avais tort. Que je devais aller plus loin que lui …
Entrée en scène de Ludwig Wittgenstein, et puis grâce à Wittgenstein, quelques années plus tard, de Dane Rudhyar ; on peut être surpris que ce soit grâce à lui et que je mette les deux sur le même plan. Pour ceux qui ne le connaissent pas bien, laissez-moi vous le présenter. C’est un philosophe australien contemporain de Rudhyar, les deux portant la signature générationnelle de la plus récente conjonction Neptune-Pluton. Wittgenstein est né en 1889, six ans plus tôt que Rudhyar, et avant que la conjonction soit exacte. C’était un personnage mystérieux, qui quittait régulièrement l’université parce qu’il se sentait plus à l’aise comme jardinier d’un monastère que comme professeur à Cambridge. Malgré sa carrière compliquée, Wittgenstein fascinait. C’était une figure légendaire dans les cercles philosophiques universitaires de son époque et il fut crédité d’être seul à l’origine des deux écoles philosophiques de pensée qui dominèrent le 20ème siècle – la logique positiviste et l’analyse linguistique – que d’ailleurs il avait répudiées toutes les deux ! Depuis sa mort en 1951, son influence – quoi qu’obscure et ésotérique – a dépassé largement le cadre de la philosophie. Ses aphorismes sont cités par bien des penseurs dans bien des champs, bien que ce qu’il a voulu dire vraiment ne soit encore qu’affaire d’interprétation.
Ma propre lecture de son œuvre, faite pour une dissertation de doctorat, est inhabituelle et pas plus probante que celle des autres. J’ai commencé à le lire au moment du transit de Neptune sur Mars Sagittaire en Maison XII, opposé Uranus natal en Gémeaux. À l’époque, j’ai eu l’impression très forte que ma psyché avait littéralement sauté en lui, que nous étions « un » et que ce n’était même pas la peine d’en parler : je le comprenais. Même si je ne comprenais rien à ses idées cryptiques et encore moins à ses pleurs assourdissants de douleur. Wittgenstein faisait le pont entre mon mentor et Rudhyar. Alors que mon professeur était enfermé dans son cerveau gauche, sans moyen d’en sortir (malgré son statut tragique), Wittgenstein avait franchi le pas suivant : contre sa volonté, il avait repoussé les limites et resté coincé à l’extérieur du cerveau gauche, s’y accrochant, il désespérait de pouvoir y retourner. Au-delà, il y avait le vide infini du cerveau droit, les cieux étoilés au-dessus et il leur tournait le dos, effrayé. Si mon mentor était un personnage tragique, Wittgenstein l’était doublement. J’étais attirée par les personnages tragiques et déterminée à ne pas en devenir un. Après seulement quelques années d’université, j’accomplissais déjà la prophétie de mon professeur en allant au-delà de lui. Il m’avait dit de ne jamais lire Wittgenstein, parce qu’il le trouvait « confus » et d’ailleurs, avait-il soupiré, c’était un schizophrène sub-clinique. Malgré l’avertissement, j’avais finalement lu Wittgenstein et comme beaucoup d’autres, il m’avait complètement enchantée. Je trouvais son travail authentique, mais je ne savais quand même pas ce qu’il signifiait.
Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Impossible. Voilà ce que j’ai dit. Ce fut mon premier commentaire intuitif (cerveau droit), la première expression complètement imprévue. Je me demandais comment j’avais pu dire ça. Parce que dans la logique positiviste, il fallait que l’on commence par savoir ce que quelque chose signifiait avant de déterminer si c’était vrai ou faux (idéalement grâce à un test ou une expérimentation scientifique). J’avais été entraînée à ça par mon professeur, cependant, cet entraînement n’a rien d’exceptionnel, puisque la logique positiviste est une reproduction (scientifique) du sens commun. Alors dire qu’on peut savoir que quelque chose est vrai, sans savoir ce que cette chose signifie, c’est un « non sens », puisque le cadre scientifique est sensé fabriquer du sens. Ça « ne fait pas sens ». Et pourtant, ça faisait sens. Ce que j’avais dit et que je savais être vrai. Pourtant, je ne savais pas ce que ça signifiait …
J’ai continué à lire Wittgenstein. Je ne pouvais pas m’arrêter. C’était comme si j’étais possédée. Mon obsession pour Wittgenstein était une projection, un repoussoir à mon éventuelle transformation. En m’accrochant à lui j’étais en train mettre à jour toutes les hypothèses restées à l’arrière plan et qui tenaient toutes mes autres croyances en place. Ce qui était resté enfoui était en train de remonter à la surface. Le cadre scientifique de mon sens commun se fissurait, s’écroulait. Les frontières que j’avais mises entre le monde et moi, ma psyché et celle de Wittgenstein, se dissolvaient. En même temps je découvrais un autre sens commun, et il s’agissait là de "sentir en commun". Cette perception est totalement différente de ce qu’on appelle scientifiquement le « sens commun », où n’avons aucun sens en commun, mais plutôt où nous sommes enfermés dans nos mondes personnels au sein desquels nous recevons des informations individuelles, grâce aux cinq sens extérieurs. L’aliénation de la société occidentale n’est plus un mystère, quand nous découvrons que même les fondements de notre philosophie conditionnent notre vie de tous les jours, nous laissant séparés, isolés et seuls. Wittgenstein le philosophe ressentait cette solitude de façon aigue. Sa question : « comment pouvons-nous savoir qu’une autre personne souffre ? » prend des allures étranges sous cet éclairage. Il me semble que les questionnements de Wittgenstein peuvent aussi être entendus comme des appels au secours déguisés, mais assourdissants.
Wittgenstein n’était pas le seul à avoir besoin d’aide. Ma lecture continue de ses écrits était en train de me changer. Rapidement, je me suis sentie aussi perdue qu’il avait pu l’admettre lui-même ; ce que d’autres, par exemple ses disciples, reniaient complètement, tandis que d’autres encore, le critiquaient et le condamnaient sur la base de citations de ses écrits. Je ne pouvais pas m’arrêter de le lire. J’avais l’impression que mes yeux étaient collés sur les pages de ses livres. Son œuvre me paraissait ronde, comme une grossesse qui n’arrivait jamais à terme. Comme un volcan qui implosait en silence. En captant sa passion enfouie, la mienne grandissait. J’ai dit à mon professeur : « Et alors, peu importe s’il est confus. Je préfère une confusion fertile à une clarté stérile ». Cela le rendit muet. Il me regardait, hagard et effrayé. Quelque chose m’arrivait. Je devenais étrange. Les murs de la cage s’étaient dissous après avoir rapetissé. Je me délayais dans le vide, sans pouvoir ni passer au travers, ni en sortir. En y réfléchissant, je pense que je donnais l’impression que je faisais une dépression, mais moi je savais, même à ce moment-là, que ce par quoi je passais avait un caractère sacré. Que ce voyage dans l’au-delà était une initiation sacrée. Je vivais mes pires peurs. Il n’y avait plus de sol pour porter mes pas, aucune certitude, aucune sécurité. A la place, des vagues et des lumières, des perceptions choquantes, des frissons montant et descendant en des royaumes dont je n’avais pas connaissance avec mon cerveau rationnel et que donc je ne pouvais pas décrire, puisque je pouvais pas même m’en souvenir ensuite. J’avais faim d’en découvrir plus. Je naviguais dans l’univers en m’accordant aux vents solaires. Mais je ne le savais pas. Je n’avais pas de carte pour le voyage et pas de guide non plus.
Entrée en scène de Rudhyar. Non que je n’aie jamais voulu lire ses livres, ou devenir astrologue, ou même que j’y ai jamais pensé. J’étais philosophe, pas charlatan ! Tout ce que je connaissais, c’était la version populaire de l’astrologie, le voile dont notre culture scientifique avait recouvert le langage suprême le plus ancien. J’avais tordu le cou aux repères scientifiques du cerveau gauche, et pourtant je regardais encore le monde par les yeux de la science, évitant encore ce que je pensais être une superstition stupide. Rudhyar est entré dans ma vie au moment où, malgré un préjugé persistant, j’étais à nouveau ouverte – et donc vulnérable – et réceptive à la nouveauté. Depuis toujours j’étais chercheuse et là, ma recherche me conduisait dans une direction que je n’avais pas anticipée. Une amie a monté mon thème astrologique et à ma grande surprise je me suis entendue lui demander : « Est-ce une carte ? Est-ce vraiment une carte ? Est-ce qu’elle peut m’aider à « voir » ? Me permettra-t-elle de continuer à avancer ? » Quand je lui ai demandé comment se lisait le thème, elle m’a mis en main « L’Astrologie de la Personnalité ». Je date ma résurrection du moment où j’ai pris ce livre. À partir de là, ce qui avait été vécu comme des trucs terribles, l’incertitude dans laquelle me plongeait le fait de n’avoir pas de fondation intellectuelle, tout ça devenait magique, ça devenait un jeu continuel de l’esprit en transformation, avec ses propres extensions imaginatives. Cette transformation permettait au problème de la certitude dans la connaissance de se dissoudre, plutôt que d’être résolu – avec une dimension plus large. J’avais tout fait pour découvrir la certitude, et à la place, j’étais tombée dans le vide. Le vide où vivait Rudhyar. Le terrible devint joie, tandis que j’apprenais à vivre dans l’instant créatif, cet espace infiniment fertile qui soutient et enrichit les transformations continuelles de la forme. L’espace : présence électrique et vivante, le moyen magique de l’émergence.
Rudhyar était musicien, c’était un compositeur ; il n’avait pas besoin de certitude intellectuelle. La musique ne laisse pas de place à l’immobilité, elle n’est que changement, c’est le jeu perpétuel du contrepoint d’harmonies en mouvement. Les écrits de Rudhyar en astrologie reflétaient sa sensibilité musicale ; ils n’étaient pas écrits du point de vue d’un cerveau gauche. Rudhyar était à l’intérieur de ce dont il parlait, il ne s’intéressait qu’à la conscience voyageant au travers du temps et de l’espace, s’accordant confortablement aux mots, atterrissant n’importe où et observant le cosmos de cette position avantageuse, puis redécollant. Bougeant avec la musique, en osmose avec elle et décrivant ce qu’il voyait le long du chemin. Son cosmos était une orchestration divine sans début et sans fin. Dans son orchestre, les planètes et les étoiles étaient les instruments, de grands Etres Célestes, et dans le jeu de leur mouvement sans fin, elles se faisaient l’amour les unes aux autres, résonnant en un concerto complexe en expansion perpétuelle d’harmonies de plus en plus vastes. Celles de Rudhyar étaient un univers, dans lequel chaque point ouvre dans un espace, et chaque espace contient un simple point qui renvoie à des royaumes plus vastes. Dans son univers, chaque point et tout point est central et tous ces points sont dans un flux continu. Chaque circonférence trace la trajectoire de quelque Etre immense, entouré d’autres encore plus grands que lui. Dans l’univers de Rudhyar, il n’y avait aucun point où rester immobile et aucune nécessité d’en avoir un : dans un univers en perpétuelle expansion, chaque point est central. Dans l’univers de Rudhyar, pas de peur, pas de contraction, pas de séparation ; au contraire, chacun accède au sens en communion avec le tout. Dans l’univers de Rudhyar, on ne se pelotonne pas pour faire face au vide, mais on vole librement dedans, en naviguant d’un point à l’autre dans des espaces plus petits ou plus grands. L’impression de vertige que l’on ressent à la lecture de Rudhyar provient, je crois, de sa conscience multidimensionnelle. Et il n’avait que très peu conscience d’en avoir une.
Wittgenstein et Rudhyar m’ont tous les deux donné le vertige, mais différemment. Avec Wittgenstein, j’ai expérimenté le vertige de la confusion ; je me suis sentie étouffée, mais dans un monde ordonné au cours du processus de désintégration, désintégration à laquelle Wittgenstein aspirait. Il savait, quelque part en lui, même si cela restait étranger à son esprit rationnel, que dans la confusion bourdonnante du cours de sa vie physique se trouvait sa vie véritable, une indication vitale, une vibration que la mentalité de son orientation scientifique avait interdite. Je suis passée par là, je ressens les choses comme lui. Avec Rudhyar aussi, j’ai expérimenté le vertige, mais dans la joie de vivre, l’exaltation, une sensation d’ouverture si grande, qu’elle m’a coupé la respiration ; ça m’a demandé des efforts sans cesse renouvelés, et de travailler à englober, à inclure encore plus. La confusion de Wittgenstein était fertile, oui, c’était une aspiration à quelque chose, et la crainte de son accomplissement, une aspiration à l’amour, à s’ouvrir à une signification plus large, ainsi qu’une incapacité à le faire ou à un refus d’y arriver. Wittgenstein me fait me sentir enfermée et suffoquer ; je devais lutter pour m’en sortir. Rudhyar m’a libérée.
Wittgenstein et Rudhyar ont découvert le vide et cela les a emmenés dans les régions de l’inacceptable, les laissant seuls, chacun dans son univers propre. Wittgenstein a vécu la solitude comme une aliénation ; il était attiré et repoussé par le vide qui, pour lui, n’avait pas de sens (ndlt : au sens de : les 5 sens), ou alors au-delà des sens. Il était à l’extérieur, à l’extérieur des murs de sa cage linguistique et culturelle, apeuré de se sentir encore plus séparé ; il essayait de retourner dans sa cage, d’identifier ce qui se passait en se rapprochant de ce qu’il voyait et qu’il avait laissé derrière lui. Plus il essayait de retourner à une vision normale, plus ce qui faisait habituellement sens se dérobait à lui. Le vide n’était pas seulement là, dehors, il était aussi dedans, à l’intérieur ; aucun moyen de l’éviter, d’éviter la dérive, le manque de sol pour se tenir dessus, ce manque de certitude, de sécurité. Et puis en plus, paradoxalement, il savait aussi à un certain niveau que ce flux pourrait être confortable, si il apprenait à nager. Rudhyar a vécu la solitude comme une unité, l’unité totale. Rudhyar était le genre de personne dont la conscience incluait la vastitude du cosmos, là où le changement et la diversité étaient non seulement identifiés et inclus, mais glorifiés. Sa conscience était unitaire et extrêmement vaste : son vide était un espace en expansion continuelle ; c’était une sorte de fluide universel, qui se tenait au-dessous et au-delà de leur multiplicité.
C’est comme si Wittgenstein représentait à la fois une reconnaissance et une réaction à la perte de la certitude Cartésienne par le monde scientifique, tandis que Rudhyar est sur ses talons, ouvrant courageusement la voie au Présent en expansion éternelle. Il est intéressant de noter que Wittgenstein est un Taureau qui préfère la sécurité, alors qu’il était suivi de Rudhyar, un Bélier ardent qui prend des initiatives. Tous deux étaient nés à l’époque de la conjonction Neptune-Pluton en Gémeaux, ils représentaient les anciennes et les nouvelles façons de faire symbolisées par cette conjonction. Les philosophes et autres penseurs de bien des disciplines comprenaient la tragédie de Wittgenstein ; beaucoup d’entre eux aussi, craignaient les mouvements vers l’avant. Rudhyar n’a toujours pas trouvé de large renommée, parce que le genre de courage dont il a fait preuve est extrêmement rare. En fait, malgré l’immense gratitude que j’éprouve pour Rudhyar, parce qu’il m’a libérée du besoin de certitude intellectuelle en m’ouvrant le champ de la relativité absolue, je suis restée avec mon problème originel reconnu au moment où je suis entrée à l’université il y a 25 ans : le clivage entre mon corps et mon esprit. Rudhyar vivait à une époque différente. Ses intérêts étaient célestes. La terre était tout simplement pour lui un point dans un univers en expansion et l’ouverture de conscience de l’astrologue était, potentiellement, tout-inclusive. Dans l’univers de Rudhyar, l’humanité est identique à cette conscience. Pour Rudhyar, être un relativiste, c’était être libre de voir les choses de n’importe quel point de vue, n’importe quelle dimension, n’importe quelle réalité. Ce qui permet d’avoir une perspective qui s’élargit et se diversifie continuellement. En principe, on peut penser que la pensée relativiste est la clé de la transcendance humaine pour le factionnalisme et le préjugé, qui font le lit de la cruauté et de la guerre. La conversion à la pensée relativiste semble nécessaire, si on souhaite créer un milieu transculturel où une véritable pratique de la paix peut être élaborée en tant que base pour un changement dans les relations humaines. Malheureusement cependant, le relativisme peut aussi – et a été – être utilisé comme un autre type d’arme, pour justifier des actions de toute sorte. Le relativisme dans l’éthique est tout simplement devenu une excuse pour faire tout ce qu’on veut et s’en laver les mains. Il me semble que c’est pourquoi beaucoup de gens n’ont pas intellectuellement adopté le relativisme. D’un point de vue éthique, ses conséquences apparaissent désastreuses. Le relativisme intellectuel, en absence de véritable ressenti, devient complètement inhumain, un exercice tout simplement abstrait. Notre esprit une fois transformé, doit se relier à un cœur lui aussi transformé pour agir et pour jouer sa partition dans le respect de l’autre – ou même dans le respect d’autres aspects de notre personnalité – de nos besoins émotionnels, des besoins de notre corps, ou de notre âme.
Ce qui me ramène à ce avec quoi j’ai commencé ce papier : il y a 25 ans, j’ai découvert que la recherche de certitude intellectuelle est une couverture au besoin de sécurité émotionnelle. Merci à Dane Rudhyar, j’ai ensuite découvert que la fonction de l’intellect était le jeu, le jeu joyeux de l’esprit transformé. Cependant, la sécurité émotionnelle demeure un authentique besoin humain. Un besoin que je ressens encore. Et bien sûr, je n’en ai pas terminé avec la lecture de Rudhyar, ni avec celle de n’importe quelle étude intellectuelle des travaux sur les étoiles. Mon but ultime est d’intégrer la transformation en conscience, grâce à une transformation qui me permette d’habiter mon corps. Intuitivement, je sais que « la véritable sécurité ne peut être trouvée qu’à l’intérieur » – une assertion à laquelle bien des gens adhèrent, mais la comprennent-ils vraiment ? Savent-ils ce qu’ils disent ? Je pense que la plupart des gens prennent cette assertion pour quelque chose de « spirituel », c’est-à-dire qu’une fois qu’on a la « paix de l’esprit », la vraie sécurité suit automatiquement. Au contraire, mon sentiment c’est que la vraie sécurité, aussi longtemps qu’il y aura des humains pour habiter des corps sur la planète Terre, ne pourra être trouvée « que » dans nos corps considérés comme des temples sacrés accueillant l’Esprit. J’ai envie d’apprendre à accorder mon corps (ndlt : comme on accorde un piano), d’être capable de sentir la vie – et la conscience d’être en vie – dans chaque cellule individuelle. Puis, en me concentrant sur mon corps transformé en moyen, en outil, d’apprendre à m’accorder avec la Terre, avec la vibration de Son corps.
Au travers de l’intégration d’un corps et d’un esprit transformés, je veux transformer ma compréhension de l’astrologie, je souhaite la particulariser, en l’ancrant dans l’ici et le maintenant – en ce lieu et à cette heure. D’une façon ou d’une autre, Rudhyar a parlé de façon abstraite du besoin de voir chaque point comme une espace et chaque espace comme un point, des besoins de se réaliser, de manifester, là ici dans ma vie de tous les jours, l’expérience sans cesse renouvelée de mon corps. Je sens qu’il y a une compréhension à laquelle nous, astrologues, devons arriver. Et je ne pense pas que nous l’atteindrons par des formulations abstraites. La direction que nous devons prendre est en nous, dans nos cœurs. Nous avons besoin de nous accorder au rythme de leurs battements universels pour réunir nos corps et nos esprits. Nous avons besoin de comprendre les choses en quittant la Terre pour aller dans les cieux, plutôt qu’en nous élevant avec peine, en faisant semblant que c’est notre rampe de lancement qui a fait le boulot pour nous, comme si ce n’était rien.
Si chaque point dans l’univers est le centre des choses, alors c’est là, sur ce point, ce lieu, que je vis et vous aussi. Je ne comprends pas complètement ce que je viens de dire ; tout ce que je sais c’est que pour moi, l’astrologie est devenue trop abstraite, trop intellectuelle. Nous avons besoin d’apprendre comment personnifier l’astrologie. Nous le ferons avec nos corps, qui sont chacun les parcelles d’un corps plus grand, la Terre. Le corps de la Terre est notre outil de communication avec les étoiles.
Site : http://www.celestialnavigations.net
(en anglais bien sûr, mais pour moi une jolie découverte que ce site d’Ann Kreilkamp, en page d’accueil duquel on peut lire : Ce site s’adresse à tous ceux qui, sachant que notre espèce est en voie d’extinction et que le processus ne s’inverse pas, devraient chercher à transformer la connaissance en sagesse, l’hostilité en harmonie et la violence en compassion).
LUDWIG WITTGENSTEIN, DANE RUDHYAR ET MOI
Comme beaucoup d’autres, je me suis convertie à l’astrologie et comme eux, je suis entrée dans ce monde sacré par la porte que Dane Rudhyar a ouverte. Jusque-là, je ne connaissais les Signes que par les horoscopes dans les journaux, je n’avais eu accès qu’à des manuels d’astrologie décrivant ce qu’est une planète, un Signe, une Maison, un aspect et la signification de leurs innombrables combinaisons possibles, je ne connaissais que des astrologues victoriens fatalistes ou des vieilles dames qui faisaient de la divination dans les boules de cristal et je n’imaginais pas vraiment être capable de supporter la mort et la renaissance douloureuse et vivifiante de la psyché, nécessaire pour entrer pleinement dans le royaume de l’astrologie.
Mon histoire, comme beaucoup d’autres histoires, est longue et compliquée. Le processus de mort fut long et douloureux – même s’il n’est pas complètement terminé et que chaque jour, j’ai la surprise de devoir encore « mourir » à des traces de ma psyché encore reliées à mon passé. Quant à la renaissance, c’est un processus qui est encore en cours, une spirale sans fin qui revient sans cesse à son origine. Ca m’a pris du temps pour comprendre que mon processus interne est de type évolutif – et pas seulement cyclique, c’est-à-dire un retour éternel à la même chose – ce qui veut dire que je suis capable de supporter l’intensité montante de la douleur et du plaisir mélangés, tout en me détachant des deux de plus en plus.
J’ai découvert Rudhyar – et l’astrologie – en 1973, au début de mon deuxième cycle de Saturne. Pendant le premier cycle (Saturne en Gémeaux) je ne faisais que tenter de m’accorder à la culture dans laquelle je vivais et à sa bonne vieille philosophie – et je n’y arrivais pas. En même temps, j’essayais aussi de trouver la vérité de la réalité de la vie. Cependant, avant la fin de ce cycle, j’ai compris que j’avais eu les yeux bandés tout au long de ma vie, alors j’ai pu trouver le courage d’enlever ce bandeau et de le jeter. Et mon histoire est l’illustration typique de cette ancienne phrase : « L’ontologie résume la phylogénie ». Dans mon propre processus d’évolution, j’ai résumé l’histoire de l’esprit occidental depuis le début de la révolution scientifique – et puis, merci à Rudhyar, j’ai bondi au-delà.
Depuis toujours j’ai été chercheuse, avide de Vérité (Soleil et Ascendant Sagittaire). J’étais aussi têtue, obstinée, m’accrochant le plus longtemps possible à toute version de la « vérité » (Lune en Taureau) qui semblait me convenir. Et c’est juste avant les premières années de ma vingtaine que j’ai lâché le Catholicisme Romain de mon enfance – et que j’ai eu besoin aussi de le remplacer immédiatement. Le seul candidat possible à la Vérité dans le monde de mon expérience limitée ne fut pas religieux mais séculier : ce fut la science. Je me suis tournée vers la science comme substitut à la religion. Je voulais trouver la vérité dans la science, La Vérité dans la science. Je voulais voir la Science comme Dieu, la Science comme Certitude, comme la seule voie possible pour ancrer mes pieds en terre (Mercure et Vénus en Capricorne, Saturne et Uranus en Gémeaux). Depuis mon échec avec la religion, j’avais besoin que la science soit pour moi une nouvelle couverture de sécurité. Je souhaitais l’enrouler autour de moi pour qu’elle me tienne à l’abri du vide.
J’étais donc dans cet état d’esprit inconscient en 1966, quand, à 23 ans, je suis entrée dans un cursus de doctorat sur la philosophie de la science à l’Université de Boston. Je souhaitais trouver la Certitude dans la Connaissance. En cela, j’étais différente des autres étudiants, car la plupart d’entre eux semblaient satisfaits de discuter de détails, de tout et de rien. Je me sentais très seule dans cette université et vraiment agacée que les autres ne soient pas aussi motivés que moi. Alors je suis entrée en moi et je me suis demandé ce qui n’allait pas chez moi. Pourquoi je ne pouvais pas prendre les questions philosophiques à la légère ? Pourquoi je ne pouvais pas m’amuser avec les autres étudiants ? Pourquoi ne pas me contenter de les impressionner avec mes questionnements ?
Le temps passant et les années aussi, j’ai pris conscience de ce qui ressemblait à une vision extraordinaire, quelque chose qui, je le crains - même maintenant - n’est perceptible que par très peu de personnes qui se questionnent sur elles-mêmes comme je l’ai fait à l’époque ; ma recherche de certitude intellectuelle ne faisait que cacher ce dont j’avais réellement besoin : de sécurité émotionnelle. Cette vision, cette perception, était profonde. Et elle a retourné mon monde de fond en comble. Ce qui avait été retenu à l’arrière-plan poussait inexorablement pour venir au premier plan. La structure de la connaissance et la façon dont elle s’ancrait en moi n’était plus linéaire : j’apprenais à « lire entre les lignes » de la linéarité, à sentir la présence des espaces entre les lignes, espaces dont d’autres soit ignoraient, soit assumaient a priori qu’ils soient ancrés là. À la limite, je ne savais même pas s’ils en avaient connaissance et même conscience : jusqu’à quel point étaient-ils conscients de leurs postulats ?
Alors, je me suis sentie encore plus seule. Pas seulement parce que je n’avais personne à qui en parler, mais parce rien ne m’aidait à mettre en mots mes questions. Mes questions étaient pré-linguistiques ; elles existaient dans une zone limite nébuleuse, là où la pensée et le langage se dissolvent dans les abysses de l’inconscient. J’apprenais à comprendre l’édifice de la connaissance tout entier et ses nécessités en tant qu’objet linguistique, lui-même situé au-delà de l’espace culturel. Je voyais la structure de cet objet, je voyais comment il était suspendu, plutôt qu’ancré. J’apprenais que le fait que quelque chose soit ancré ne lui donne pas pour autant de signification, que tout ce que nous pensons savoir n’est qu’une particule de poussière flottant dans l’espace infini.
Mais j’allais au-delà de moi. En fait, arrivée à ce point je ne souhaitais pas encore reconnaître cette façon de comprendre la connaissance. Plutôt, depuis que j’avais senti le sol se dérober sous mes pas, j’essayais juste désespérément d’éviter la chute libre dans le vide qui venait de s’ouvrir – au sens que nous connaissons tous parfaitement, celui que nous appelons « souffler sur le plexus solaire », c’est-à-dire ce moment où une sorte de goutte d’émotion s’enfonce dans l’estomac et multiplie par deux la souffrance émotionnelle. Je commençais à comprendre les problèmes philosophiques d’un point de vue psychologique et subjectif. Ce que les philosophes académiques appelaient « le problème corps/esprit » était devenu personnel ; c’était devenu « mon » problème. Je savais que c’était mon problème et je savais que ce problème était sérieux : je savais que je l’avais, mais en même temps, je ne me permettais pas de le ressentir réellement.
Dans la philosophie académique de cette époque, il y existait un espace où l’esprit et le corps étaient supposés se rencontrer. En jargon académique, on nomme cet endroit « sensation (perception) », qui se réfère en fait à ce qu’on pourrait appeler la « donnée toute crue » de l’expérience corporelle. La Vérité m’intéressait pour approcher ne serait-ce que le premier palier de l’échelle menant à cette Vérité, et pour faire ça, on était supposé aller à la source un peu blessante de la perception de « donnée toute crue ». La seule autre alternative semblait être celle de Descartes, qui postulait l’existence d’ « idées innées (de naissance) » qui, disait-il, ne pouvaient être Vraies que parce que « Dieu était parfait, et Dieu ne me mentirait pas ». Ce raisonnement peut paraître suranné à nos oreilles, mais l’est-il vraiment ? Les astrologues et autres gens « new age » parlent régulièrement de choses similaires – habituellement des Uraniens – d’idées qui sont dans l’air et frappent ceux qui sont réceptifs et qui savent, intuitivement, qu’elles sont vraies. Mais des Idées Innées, ou l’Intuition, comme source de Vérité, Vérité scientifique ?
Mon mentor était un logicien positiviste pur et dur. Avec une majorité d’universitaires de l’époque (et même encore de maintenant), il croyait aussi que la source de la « vérité » se trouvait dans la sensation, ou dans une « donnée signifiante », c’est-à-dire ce qui est sensé être identifiable et définissable par les parcelles et les morceaux de goût, de toucher, de vision, d’odeur et d’écoute qui constituent le monde de l’expérience humaine. Pourtant, mon professeur n’était pas ordinaire. Il savait que toute soi-disant vérité que nous nous arrangeons pour extraire de données par ailleurs signifiantes ne pouvait être que triviale, peu digne d’intérêt. Tout ça il le savait, il savait que faire cela ne valait rien, mais il savait aussi qu’on ne pouvait pas en sortir et que ça ne menait à rien. Il était dans une impasse. En fait, quand on utilise la distinction entre cerveau droit et cerveau gauche, on se rend compte que pour lui, il n’y avait que le cerveau gauche qui existait. Un cerveau gauche sans cerveau droit ne produit que des parcelles de données vides de sens. C’est pourquoi pour lui, la vie était vide de sens. Mon mentor était un personnage tragique, qui croyait à des choses sans signification, qui le savait et qui haïssait de le savoir. Il aurait mieux fait de se mettre à chercher la Vérité, lui aussi. Mais il ne pouvait pas. Sa méthodologie ne le lui aurait pas permis.
Pour moi, il représentait les murs d’une cage contre laquelle je me cognais la tête. C’était mon destin de le rencontrer : son cynisme représentait ce que j’étais moi-même capable de rechercher, quitte à y rester coincée. Et c’est une sorte de vision qui lui a fait me dire, peu après notre rencontre, en mots qui, par contre, jaillissaient directement de son cerveau droit – même s’il ne les a jamais reconnus par la suite : « Tu dois aller plus loin que moi. Tu dois monter sur mes épaules. » Ce fut notre première confrontation directe. J’étais terrorisée et en plus à ce moment-là, il était physiquement très proche de moi. En fait, s’il m’avait demandé si je voulais être comme lui, je lui aurais répondu que oui, pleine d’adoration que j’étais pour lui à l’époque. Et il m’aurait crié que j’avais tort. Que je devais aller plus loin que lui …
Entrée en scène de Ludwig Wittgenstein, et puis grâce à Wittgenstein, quelques années plus tard, de Dane Rudhyar ; on peut être surpris que ce soit grâce à lui et que je mette les deux sur le même plan. Pour ceux qui ne le connaissent pas bien, laissez-moi vous le présenter. C’est un philosophe australien contemporain de Rudhyar, les deux portant la signature générationnelle de la plus récente conjonction Neptune-Pluton. Wittgenstein est né en 1889, six ans plus tôt que Rudhyar, et avant que la conjonction soit exacte. C’était un personnage mystérieux, qui quittait régulièrement l’université parce qu’il se sentait plus à l’aise comme jardinier d’un monastère que comme professeur à Cambridge. Malgré sa carrière compliquée, Wittgenstein fascinait. C’était une figure légendaire dans les cercles philosophiques universitaires de son époque et il fut crédité d’être seul à l’origine des deux écoles philosophiques de pensée qui dominèrent le 20ème siècle – la logique positiviste et l’analyse linguistique – que d’ailleurs il avait répudiées toutes les deux ! Depuis sa mort en 1951, son influence – quoi qu’obscure et ésotérique – a dépassé largement le cadre de la philosophie. Ses aphorismes sont cités par bien des penseurs dans bien des champs, bien que ce qu’il a voulu dire vraiment ne soit encore qu’affaire d’interprétation.
Ma propre lecture de son œuvre, faite pour une dissertation de doctorat, est inhabituelle et pas plus probante que celle des autres. J’ai commencé à le lire au moment du transit de Neptune sur Mars Sagittaire en Maison XII, opposé Uranus natal en Gémeaux. À l’époque, j’ai eu l’impression très forte que ma psyché avait littéralement sauté en lui, que nous étions « un » et que ce n’était même pas la peine d’en parler : je le comprenais. Même si je ne comprenais rien à ses idées cryptiques et encore moins à ses pleurs assourdissants de douleur. Wittgenstein faisait le pont entre mon mentor et Rudhyar. Alors que mon professeur était enfermé dans son cerveau gauche, sans moyen d’en sortir (malgré son statut tragique), Wittgenstein avait franchi le pas suivant : contre sa volonté, il avait repoussé les limites et resté coincé à l’extérieur du cerveau gauche, s’y accrochant, il désespérait de pouvoir y retourner. Au-delà, il y avait le vide infini du cerveau droit, les cieux étoilés au-dessus et il leur tournait le dos, effrayé. Si mon mentor était un personnage tragique, Wittgenstein l’était doublement. J’étais attirée par les personnages tragiques et déterminée à ne pas en devenir un. Après seulement quelques années d’université, j’accomplissais déjà la prophétie de mon professeur en allant au-delà de lui. Il m’avait dit de ne jamais lire Wittgenstein, parce qu’il le trouvait « confus » et d’ailleurs, avait-il soupiré, c’était un schizophrène sub-clinique. Malgré l’avertissement, j’avais finalement lu Wittgenstein et comme beaucoup d’autres, il m’avait complètement enchantée. Je trouvais son travail authentique, mais je ne savais quand même pas ce qu’il signifiait.
Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Impossible. Voilà ce que j’ai dit. Ce fut mon premier commentaire intuitif (cerveau droit), la première expression complètement imprévue. Je me demandais comment j’avais pu dire ça. Parce que dans la logique positiviste, il fallait que l’on commence par savoir ce que quelque chose signifiait avant de déterminer si c’était vrai ou faux (idéalement grâce à un test ou une expérimentation scientifique). J’avais été entraînée à ça par mon professeur, cependant, cet entraînement n’a rien d’exceptionnel, puisque la logique positiviste est une reproduction (scientifique) du sens commun. Alors dire qu’on peut savoir que quelque chose est vrai, sans savoir ce que cette chose signifie, c’est un « non sens », puisque le cadre scientifique est sensé fabriquer du sens. Ça « ne fait pas sens ». Et pourtant, ça faisait sens. Ce que j’avais dit et que je savais être vrai. Pourtant, je ne savais pas ce que ça signifiait …
J’ai continué à lire Wittgenstein. Je ne pouvais pas m’arrêter. C’était comme si j’étais possédée. Mon obsession pour Wittgenstein était une projection, un repoussoir à mon éventuelle transformation. En m’accrochant à lui j’étais en train mettre à jour toutes les hypothèses restées à l’arrière plan et qui tenaient toutes mes autres croyances en place. Ce qui était resté enfoui était en train de remonter à la surface. Le cadre scientifique de mon sens commun se fissurait, s’écroulait. Les frontières que j’avais mises entre le monde et moi, ma psyché et celle de Wittgenstein, se dissolvaient. En même temps je découvrais un autre sens commun, et il s’agissait là de "sentir en commun". Cette perception est totalement différente de ce qu’on appelle scientifiquement le « sens commun », où n’avons aucun sens en commun, mais plutôt où nous sommes enfermés dans nos mondes personnels au sein desquels nous recevons des informations individuelles, grâce aux cinq sens extérieurs. L’aliénation de la société occidentale n’est plus un mystère, quand nous découvrons que même les fondements de notre philosophie conditionnent notre vie de tous les jours, nous laissant séparés, isolés et seuls. Wittgenstein le philosophe ressentait cette solitude de façon aigue. Sa question : « comment pouvons-nous savoir qu’une autre personne souffre ? » prend des allures étranges sous cet éclairage. Il me semble que les questionnements de Wittgenstein peuvent aussi être entendus comme des appels au secours déguisés, mais assourdissants.
Wittgenstein n’était pas le seul à avoir besoin d’aide. Ma lecture continue de ses écrits était en train de me changer. Rapidement, je me suis sentie aussi perdue qu’il avait pu l’admettre lui-même ; ce que d’autres, par exemple ses disciples, reniaient complètement, tandis que d’autres encore, le critiquaient et le condamnaient sur la base de citations de ses écrits. Je ne pouvais pas m’arrêter de le lire. J’avais l’impression que mes yeux étaient collés sur les pages de ses livres. Son œuvre me paraissait ronde, comme une grossesse qui n’arrivait jamais à terme. Comme un volcan qui implosait en silence. En captant sa passion enfouie, la mienne grandissait. J’ai dit à mon professeur : « Et alors, peu importe s’il est confus. Je préfère une confusion fertile à une clarté stérile ». Cela le rendit muet. Il me regardait, hagard et effrayé. Quelque chose m’arrivait. Je devenais étrange. Les murs de la cage s’étaient dissous après avoir rapetissé. Je me délayais dans le vide, sans pouvoir ni passer au travers, ni en sortir. En y réfléchissant, je pense que je donnais l’impression que je faisais une dépression, mais moi je savais, même à ce moment-là, que ce par quoi je passais avait un caractère sacré. Que ce voyage dans l’au-delà était une initiation sacrée. Je vivais mes pires peurs. Il n’y avait plus de sol pour porter mes pas, aucune certitude, aucune sécurité. A la place, des vagues et des lumières, des perceptions choquantes, des frissons montant et descendant en des royaumes dont je n’avais pas connaissance avec mon cerveau rationnel et que donc je ne pouvais pas décrire, puisque je pouvais pas même m’en souvenir ensuite. J’avais faim d’en découvrir plus. Je naviguais dans l’univers en m’accordant aux vents solaires. Mais je ne le savais pas. Je n’avais pas de carte pour le voyage et pas de guide non plus.
Entrée en scène de Rudhyar. Non que je n’aie jamais voulu lire ses livres, ou devenir astrologue, ou même que j’y ai jamais pensé. J’étais philosophe, pas charlatan ! Tout ce que je connaissais, c’était la version populaire de l’astrologie, le voile dont notre culture scientifique avait recouvert le langage suprême le plus ancien. J’avais tordu le cou aux repères scientifiques du cerveau gauche, et pourtant je regardais encore le monde par les yeux de la science, évitant encore ce que je pensais être une superstition stupide. Rudhyar est entré dans ma vie au moment où, malgré un préjugé persistant, j’étais à nouveau ouverte – et donc vulnérable – et réceptive à la nouveauté. Depuis toujours j’étais chercheuse et là, ma recherche me conduisait dans une direction que je n’avais pas anticipée. Une amie a monté mon thème astrologique et à ma grande surprise je me suis entendue lui demander : « Est-ce une carte ? Est-ce vraiment une carte ? Est-ce qu’elle peut m’aider à « voir » ? Me permettra-t-elle de continuer à avancer ? » Quand je lui ai demandé comment se lisait le thème, elle m’a mis en main « L’Astrologie de la Personnalité ». Je date ma résurrection du moment où j’ai pris ce livre. À partir de là, ce qui avait été vécu comme des trucs terribles, l’incertitude dans laquelle me plongeait le fait de n’avoir pas de fondation intellectuelle, tout ça devenait magique, ça devenait un jeu continuel de l’esprit en transformation, avec ses propres extensions imaginatives. Cette transformation permettait au problème de la certitude dans la connaissance de se dissoudre, plutôt que d’être résolu – avec une dimension plus large. J’avais tout fait pour découvrir la certitude, et à la place, j’étais tombée dans le vide. Le vide où vivait Rudhyar. Le terrible devint joie, tandis que j’apprenais à vivre dans l’instant créatif, cet espace infiniment fertile qui soutient et enrichit les transformations continuelles de la forme. L’espace : présence électrique et vivante, le moyen magique de l’émergence.
Rudhyar était musicien, c’était un compositeur ; il n’avait pas besoin de certitude intellectuelle. La musique ne laisse pas de place à l’immobilité, elle n’est que changement, c’est le jeu perpétuel du contrepoint d’harmonies en mouvement. Les écrits de Rudhyar en astrologie reflétaient sa sensibilité musicale ; ils n’étaient pas écrits du point de vue d’un cerveau gauche. Rudhyar était à l’intérieur de ce dont il parlait, il ne s’intéressait qu’à la conscience voyageant au travers du temps et de l’espace, s’accordant confortablement aux mots, atterrissant n’importe où et observant le cosmos de cette position avantageuse, puis redécollant. Bougeant avec la musique, en osmose avec elle et décrivant ce qu’il voyait le long du chemin. Son cosmos était une orchestration divine sans début et sans fin. Dans son orchestre, les planètes et les étoiles étaient les instruments, de grands Etres Célestes, et dans le jeu de leur mouvement sans fin, elles se faisaient l’amour les unes aux autres, résonnant en un concerto complexe en expansion perpétuelle d’harmonies de plus en plus vastes. Celles de Rudhyar étaient un univers, dans lequel chaque point ouvre dans un espace, et chaque espace contient un simple point qui renvoie à des royaumes plus vastes. Dans son univers, chaque point et tout point est central et tous ces points sont dans un flux continu. Chaque circonférence trace la trajectoire de quelque Etre immense, entouré d’autres encore plus grands que lui. Dans l’univers de Rudhyar, il n’y avait aucun point où rester immobile et aucune nécessité d’en avoir un : dans un univers en perpétuelle expansion, chaque point est central. Dans l’univers de Rudhyar, pas de peur, pas de contraction, pas de séparation ; au contraire, chacun accède au sens en communion avec le tout. Dans l’univers de Rudhyar, on ne se pelotonne pas pour faire face au vide, mais on vole librement dedans, en naviguant d’un point à l’autre dans des espaces plus petits ou plus grands. L’impression de vertige que l’on ressent à la lecture de Rudhyar provient, je crois, de sa conscience multidimensionnelle. Et il n’avait que très peu conscience d’en avoir une.
Wittgenstein et Rudhyar m’ont tous les deux donné le vertige, mais différemment. Avec Wittgenstein, j’ai expérimenté le vertige de la confusion ; je me suis sentie étouffée, mais dans un monde ordonné au cours du processus de désintégration, désintégration à laquelle Wittgenstein aspirait. Il savait, quelque part en lui, même si cela restait étranger à son esprit rationnel, que dans la confusion bourdonnante du cours de sa vie physique se trouvait sa vie véritable, une indication vitale, une vibration que la mentalité de son orientation scientifique avait interdite. Je suis passée par là, je ressens les choses comme lui. Avec Rudhyar aussi, j’ai expérimenté le vertige, mais dans la joie de vivre, l’exaltation, une sensation d’ouverture si grande, qu’elle m’a coupé la respiration ; ça m’a demandé des efforts sans cesse renouvelés, et de travailler à englober, à inclure encore plus. La confusion de Wittgenstein était fertile, oui, c’était une aspiration à quelque chose, et la crainte de son accomplissement, une aspiration à l’amour, à s’ouvrir à une signification plus large, ainsi qu’une incapacité à le faire ou à un refus d’y arriver. Wittgenstein me fait me sentir enfermée et suffoquer ; je devais lutter pour m’en sortir. Rudhyar m’a libérée.
Wittgenstein et Rudhyar ont découvert le vide et cela les a emmenés dans les régions de l’inacceptable, les laissant seuls, chacun dans son univers propre. Wittgenstein a vécu la solitude comme une aliénation ; il était attiré et repoussé par le vide qui, pour lui, n’avait pas de sens (ndlt : au sens de : les 5 sens), ou alors au-delà des sens. Il était à l’extérieur, à l’extérieur des murs de sa cage linguistique et culturelle, apeuré de se sentir encore plus séparé ; il essayait de retourner dans sa cage, d’identifier ce qui se passait en se rapprochant de ce qu’il voyait et qu’il avait laissé derrière lui. Plus il essayait de retourner à une vision normale, plus ce qui faisait habituellement sens se dérobait à lui. Le vide n’était pas seulement là, dehors, il était aussi dedans, à l’intérieur ; aucun moyen de l’éviter, d’éviter la dérive, le manque de sol pour se tenir dessus, ce manque de certitude, de sécurité. Et puis en plus, paradoxalement, il savait aussi à un certain niveau que ce flux pourrait être confortable, si il apprenait à nager. Rudhyar a vécu la solitude comme une unité, l’unité totale. Rudhyar était le genre de personne dont la conscience incluait la vastitude du cosmos, là où le changement et la diversité étaient non seulement identifiés et inclus, mais glorifiés. Sa conscience était unitaire et extrêmement vaste : son vide était un espace en expansion continuelle ; c’était une sorte de fluide universel, qui se tenait au-dessous et au-delà de leur multiplicité.
C’est comme si Wittgenstein représentait à la fois une reconnaissance et une réaction à la perte de la certitude Cartésienne par le monde scientifique, tandis que Rudhyar est sur ses talons, ouvrant courageusement la voie au Présent en expansion éternelle. Il est intéressant de noter que Wittgenstein est un Taureau qui préfère la sécurité, alors qu’il était suivi de Rudhyar, un Bélier ardent qui prend des initiatives. Tous deux étaient nés à l’époque de la conjonction Neptune-Pluton en Gémeaux, ils représentaient les anciennes et les nouvelles façons de faire symbolisées par cette conjonction. Les philosophes et autres penseurs de bien des disciplines comprenaient la tragédie de Wittgenstein ; beaucoup d’entre eux aussi, craignaient les mouvements vers l’avant. Rudhyar n’a toujours pas trouvé de large renommée, parce que le genre de courage dont il a fait preuve est extrêmement rare. En fait, malgré l’immense gratitude que j’éprouve pour Rudhyar, parce qu’il m’a libérée du besoin de certitude intellectuelle en m’ouvrant le champ de la relativité absolue, je suis restée avec mon problème originel reconnu au moment où je suis entrée à l’université il y a 25 ans : le clivage entre mon corps et mon esprit. Rudhyar vivait à une époque différente. Ses intérêts étaient célestes. La terre était tout simplement pour lui un point dans un univers en expansion et l’ouverture de conscience de l’astrologue était, potentiellement, tout-inclusive. Dans l’univers de Rudhyar, l’humanité est identique à cette conscience. Pour Rudhyar, être un relativiste, c’était être libre de voir les choses de n’importe quel point de vue, n’importe quelle dimension, n’importe quelle réalité. Ce qui permet d’avoir une perspective qui s’élargit et se diversifie continuellement. En principe, on peut penser que la pensée relativiste est la clé de la transcendance humaine pour le factionnalisme et le préjugé, qui font le lit de la cruauté et de la guerre. La conversion à la pensée relativiste semble nécessaire, si on souhaite créer un milieu transculturel où une véritable pratique de la paix peut être élaborée en tant que base pour un changement dans les relations humaines. Malheureusement cependant, le relativisme peut aussi – et a été – être utilisé comme un autre type d’arme, pour justifier des actions de toute sorte. Le relativisme dans l’éthique est tout simplement devenu une excuse pour faire tout ce qu’on veut et s’en laver les mains. Il me semble que c’est pourquoi beaucoup de gens n’ont pas intellectuellement adopté le relativisme. D’un point de vue éthique, ses conséquences apparaissent désastreuses. Le relativisme intellectuel, en absence de véritable ressenti, devient complètement inhumain, un exercice tout simplement abstrait. Notre esprit une fois transformé, doit se relier à un cœur lui aussi transformé pour agir et pour jouer sa partition dans le respect de l’autre – ou même dans le respect d’autres aspects de notre personnalité – de nos besoins émotionnels, des besoins de notre corps, ou de notre âme.
Ce qui me ramène à ce avec quoi j’ai commencé ce papier : il y a 25 ans, j’ai découvert que la recherche de certitude intellectuelle est une couverture au besoin de sécurité émotionnelle. Merci à Dane Rudhyar, j’ai ensuite découvert que la fonction de l’intellect était le jeu, le jeu joyeux de l’esprit transformé. Cependant, la sécurité émotionnelle demeure un authentique besoin humain. Un besoin que je ressens encore. Et bien sûr, je n’en ai pas terminé avec la lecture de Rudhyar, ni avec celle de n’importe quelle étude intellectuelle des travaux sur les étoiles. Mon but ultime est d’intégrer la transformation en conscience, grâce à une transformation qui me permette d’habiter mon corps. Intuitivement, je sais que « la véritable sécurité ne peut être trouvée qu’à l’intérieur » – une assertion à laquelle bien des gens adhèrent, mais la comprennent-ils vraiment ? Savent-ils ce qu’ils disent ? Je pense que la plupart des gens prennent cette assertion pour quelque chose de « spirituel », c’est-à-dire qu’une fois qu’on a la « paix de l’esprit », la vraie sécurité suit automatiquement. Au contraire, mon sentiment c’est que la vraie sécurité, aussi longtemps qu’il y aura des humains pour habiter des corps sur la planète Terre, ne pourra être trouvée « que » dans nos corps considérés comme des temples sacrés accueillant l’Esprit. J’ai envie d’apprendre à accorder mon corps (ndlt : comme on accorde un piano), d’être capable de sentir la vie – et la conscience d’être en vie – dans chaque cellule individuelle. Puis, en me concentrant sur mon corps transformé en moyen, en outil, d’apprendre à m’accorder avec la Terre, avec la vibration de Son corps.
Au travers de l’intégration d’un corps et d’un esprit transformés, je veux transformer ma compréhension de l’astrologie, je souhaite la particulariser, en l’ancrant dans l’ici et le maintenant – en ce lieu et à cette heure. D’une façon ou d’une autre, Rudhyar a parlé de façon abstraite du besoin de voir chaque point comme une espace et chaque espace comme un point, des besoins de se réaliser, de manifester, là ici dans ma vie de tous les jours, l’expérience sans cesse renouvelée de mon corps. Je sens qu’il y a une compréhension à laquelle nous, astrologues, devons arriver. Et je ne pense pas que nous l’atteindrons par des formulations abstraites. La direction que nous devons prendre est en nous, dans nos cœurs. Nous avons besoin de nous accorder au rythme de leurs battements universels pour réunir nos corps et nos esprits. Nous avons besoin de comprendre les choses en quittant la Terre pour aller dans les cieux, plutôt qu’en nous élevant avec peine, en faisant semblant que c’est notre rampe de lancement qui a fait le boulot pour nous, comme si ce n’était rien.
Si chaque point dans l’univers est le centre des choses, alors c’est là, sur ce point, ce lieu, que je vis et vous aussi. Je ne comprends pas complètement ce que je viens de dire ; tout ce que je sais c’est que pour moi, l’astrologie est devenue trop abstraite, trop intellectuelle. Nous avons besoin d’apprendre comment personnifier l’astrologie. Nous le ferons avec nos corps, qui sont chacun les parcelles d’un corps plus grand, la Terre. Le corps de la Terre est notre outil de communication avec les étoiles.
Il nous faudra aller au-delà de Rudhyar
Nous avons besoin de monter sur les épaules de quelqu’un de plus grand que nous.
On peut lire la contribution d'Ann Kreilkamp en anglais dans le Rudhyar Tribute d'Astrologie.ws à cette adresse : http://www.astrologie.ws /rudh02.htm
Nous avons besoin de monter sur les épaules de quelqu’un de plus grand que nous.
On peut lire la contribution d'Ann Kreilkamp en anglais dans le Rudhyar Tribute d'Astrologie.ws à cette adresse : http://www.astrologie.ws /rudh02.htm