17. Le processus de transformation
Comme base du processus de transformation, il doit y avoir d'abord individualisation. C'est le processus selon lequel des individus séparés et égocentriques - souvent encore liés à ou en
révolte contre leur culture natale, et la plupart du temps dans un état de désarroi et de désintégration parce que leur mode de vie s'effondre et que leurs mythes, symboles et images ont
perdu le pouvoir d'intégrer sainement le psychisme collectif - réorientent leur "mentat" et leur nature-sentiment vers une prise de conscience de la primauté du "tout" et se consacrent au
service de l'humanité. Mais cela ne veut pas dire qu'ils doivent "sauver le monde" ou "faire le bien" pour les autres ; cela signifie qu'ils doivent d'abord accorder leur vie et leur être à
l'accomplissement de leur propre dharma, au nom du plus grand "tout", l'Homme archétypique, qui cherche à entrer en contact avec eux.
Si le processus de transformation a d'immenses implications psychologiques, c'est essentiellement, pour Rudhyar, un processus occulte, souvent appellé "le sentier". Il est
soutenu par ces forces spirituelles et métaphysiques bien organisées, mais ignorées, matérialisées ou "psychologisées" par l'histoire. Il a pour but le niveau
transindividuel, la conscience du "Plérome".
18. Activité transpersonnelle
Alors que les psychologues et philosophes actuels utilisent le terme "transpersonnel" pour parler d'expériences et d'états de conscience qu'ils situent au-delà du registre humain habituel,
Rudhyar l'a toujours utilisé pour désigner l'action délibérée, focalisée et fonctionnelle de forces spirituelles à travers un être humain. Il fut probablement le premier à utiliser le
terme en anglais en 1930, dans un article publié dans le magazine "The Classe Five" :
"Au lieu d'impersonnel, utilisons un autre mot, plus parlant : transpersonnel. Un comportement (sentiment ou pensée) personnel prend racine dans la substance et la forme
conditionnée de la personnalité. Par contre, un comportement transpersonnel part du soi universel et non conditionné en l'homme et utilise la personnalité comme un simple instrument".
A partir de là, on peut penser que la source de l'activité transpersonnelle est la Qualité spirituelle qui cherche à contacter un individu ; ou bien l'Homme archétypique qui cherche à
révéler, à travers lui, un aspect particulier de la potentialité "anthropique" à l'humanité ou à un "tout- culture" particulier ; ou encore le "Plérome" qui cherche à guider, à mettre
à l'épreuve ou à assister un individu ou un groupe d'individus qui se sont engagés sur le Sentier de la transformation. Du point de vue "holarchique", l'activité transpersonnelle représente
une focalisation de pouvoir d'un plus grand "tout" par et à travers un "tout" moindre.
Cependant, pour Rudhyar, l'activité transpersonnelle n'est pas une simple "canalisation" ou une médiumnité passive. Le médium opère au niveau du psychisme (collectif ou individuel) alors que
l'activité transpersonnelle doit être focalisée par le "mentat" bien formé d'un individu pour être vraiment transpersonnelle. Symboliquement, le "'mentat" du véritable agent
transpersonnel n'est pas simplement une vitre qui laisse passer une lumière diffuse, mais une lentille claire qui concentre intensément la lumière. En effet, alors que la lumière qui passe à
traves une vitre demeure relativement la même, la lumière concentrée dans une lentille, peut enflammer un matériau au point focal. Ainsi, la "lumière" (l'esprit) est concentrée en "chaleur"
(symbole de la vitesse croissante du mouvement et du changement) et éventuellement en incandescence de l'état Plérome.
19. Processus de déconditionnement et renouveau
Lorsqu'on lui demande comment il sent ou ce qu'il pense de l'avenir de l'humanité, Rudhyarrépond souvent qu'il est pessimiste à court terme et optimiste à long terme. Il fut parmi les
premiers à réaliser que pendant le 20ème siècle, l'humanité s'est trouvée face à une crise majeure de transformation sur tous les fronts, mais il ne doute pas que, en un lieu, un siècle
ou une culture,
l'humanité affrontera le défi. Mais la qualité de la transformation et le nombre des êtres humains qui en seront affectés positivement pourrait être considérablement diminué, suivant la
façon dont l'humanité répondra collectivement aux circonstances des prochaines décades.
Le point de vue global de Rudhyar sur le développement culturel humain peut s'exprimer en termes dialectiques : thèse, antithèse et synthèse. La société tribale et tout ce qu'elle implique
en fait d'unanimité psychique et de sens du sacré, représente la thèse. L'individualisme occidental et la prédominance d'un "mentat" abstrait hautement intellectualisé, qui produit et manie
avec avidité une technologie destructrice, représente l'antithèse. La synthèse est encore à venir ; elle devrait incorporer les valeurs fondamentales des deux étapes précédentes, mais au
sein d'un cadre de référence plus inclusif (planétaire ... et au-delà) et avec une conscience orientée vers l'esprit.
Pour Rudhyar, tout ce qui représente un progrès dans la société actuelle par exemple, les tentatives d'intégration entre cultures et religions orientales et occidentales, entre science et
spiritualité, constitue des étapes dans un processus de déconditionnement nécessaire ("déculturalisation" ou "déseuropéanisation"). Mais le déconditionnement n'est qu'un prélude à la
transformation et à la renaissance : ce n'est pas le renouveau. Rudhyar a le ferme espoir que de nouveaux symboles et de nouvelles images en philosophie, en psychologie, dans
l'organisation sociale et les arts susciteront le développement d'une nouvelle mentalité ; le "mentat" de totalité, le "mentat" qui "voit" plutôt qu'il ne raisonne et argumente pour ou contre,
le "mentat" du Sage qui laisse la vie, les événements et les relations passer à travers son ouverture structurée ; ce faisant, ils acquièrent un sens. Cette "nouvelle" mentalité devrait
aussi opérer en tant que "mentat cosmogénique", capable de voir les potentialités latentes dans le chaos apparent de l'existence socioculturelle actuelle et d'y projeter de l'ordre.